Judas le coupable Idéal

Submitted by jacques on Wed, 03/21/2018 - 10:05

 

Anne Soupa. Judas le coupable idéal.

 

Albin Michel – 230 p. – 15€

 

 

 

Anne Soupa part en enquête exégétique pour traquer la personnalité de Judas à travers les Évangiles, Paul, et avec l’éclairage de certains textes de l’Ancien Testament et des Pères de l’Église. De comparaisons, en liens entre des textes différents et signification de mots, elle tire patiemment les fils de différentes hypothèses, les étaye, puis les rejette. Ainsi elle entretient le suspense et se situe dans une posture spirituelle d’une vérité jamais totalement élucidée, à la manière des rabbins.

 

D’abord que sait-on de Judas ? Peu de choses sinon que son nom en fait un habitant de Judée, peut-être de la tribu du même nom. Et le qualificatif d’iscariote indiquerait qu’il faisait partie des sicaires, des zélotes qui se battaient pour la libération d’Israël du joug romain.

 

Était-il vraiment un traître ? Le mot n’est employé qu’une fois, et jamais le verbe trahir, mais le verbe « livrer » qui ne suppose pas de jugement accusateur. Était-il cupide et voleur ? Cela ne tient pas vraiment.

 

Et pourtant c’est à partir de ces deux qualificatifs que s’est dessinée « la dérive anti juive » – les juifs étant présentés comme des traîtres et des cupides – qui a marqué la chrétienté jusqu’à la Shoah.

 

Ce qui est surprenant, c’est que lors du dernier repas Judas est l’un des convives, Jésus l’aime comme les autres et il « communie », même si après, il va se mettre à l’écart et rompt avec le groupe.

 

Mais si Jésus l’aimait, pourquoi n’a-t-il rien fait pour empêcher Judas de le livrer ? Faut-il y voir, comme on l’a défendu récemment, « le déclencheur de la Passion inclus dans le plan de Dieu » ? L’hypothèse ne tient pas pour plusieurs raisons.

 

Ce qui est bien plus sérieux comme explication, c’est que « Judas attendrait le Messie tout puissant qui, dans le contexte de l’occupation romaine, apporterait une victoire politique sur les Romains ». Et il imagine le Tout Puissant en vainqueur, chef des armées. La conséquence de cette immense déception est la haine.

 

Dans un beau chapitre sur Judas et Pierre, Anne Soupa compare les relations des deux apôtres avec Jésus. L’amitié réelle de Pierre pour Jésus le sauvera, tandis que celle de Judas sombrera.

 

La dernière partie du livre, « les pièces perdues du dossier », introduit l’idée très pertinente du bouc du kippour sacrifié pour les péchés. Et si le péché de Judas était collectif, comme s’il y avait en lui un précipité chimique de tous les péchés, celui des Douze, celui des premières communautés… et de tout le peuple d’Israël ? Anne Soupa reprend l’idée de la « violence mimétique » de René Girard. Dans cette perspective, « à quoi sert Judas ?  à mourir pour libérer les autres d’avoir tué le juste ». Et Jésus n’en charge plus Judas ; il prend tout le mal sur lui et ainsi désarme le système du bouc émissaire.

 

Dans cette histoire de Judas, sont renvoyées des questions pour chacun d’entre nous. Le mal est collectif et il désagrège la communauté. « Sans pardon il erre sur la terre à la manière d’un cyclone destructeur. » Le péché, n’est-ce pas de vouloir un Messie à sa mesure ?

 

Mais nos péchés sont compensés si nous avons, comme les autres apôtres, une réelle amitié avec Jésus.

 

Un ouvrage d’historienne, d’exégète et de spiritualité, qu’Anne Soupa a su rendre accessible à tous.

 

 

 

Monique Hébrard